Tuesday, November 20, 2007

Aux cimetières de Paris

熊培云《巴黎墓地书》法语版
中文原版
Traduit par Laodai

Il est incompréhensible pour nous, les Orientaux, qu’il y ait dans une mégalopole sans égale comme Paris, des grands cimetières comme le Père-Lachaise et celui de Montparnasse. On dirait que les morts occupent la place des vivants, et que cette devise d’affaires est usée: “un pouce de terrain, c’est un pouce d’or”.

Chaque fois que je passe par les cimetières où se sont érigés les stèles depuis des centaines d’années, et où se sont reposés d’innombrables grands esprits et petits roturiers dont je ne connais probablement pas la vie du tout, brusquement une idée me saute à là tête: la grandeur de Paris d’aujourd’hui, c’est non seulement la sécurité des vivants, mais aussi des morts, pour qu’ils puissent y séjourner poétiquement et écrire librement. Mon expérience et ma compréhension étroite sur Paris me laisse croire que, pour “transfigurer le ciel et la terre”, les parisiens ne détruiraient pas ces cimetières ni les éloigneraient à la campagne où il y aurait une bonne géomancie (bon vent et bonnes eaux), mais un manque de monde.

Il y en a qui disent que les cimetières sont des boîtes de nuit du néant, alors que ceux qui ont un lien prédestiné avec Paris préfèrent plutôt comparer le cimetière avec les livres. Il y a plus de trois cents ans, dans son Grand Dictionnaire des Précieuses, De Somaize a comparé les bouquinistes des trottoirs avec les cimetières où les vivants rencontrent les morts. En suite, Louis de Bonald a figuré les bibliothèques par “ces cimetières de l’esprit humain, où dorment tant de morts qu’on n’évoquera plus”. Voire, cent ans après avoir tourné la page de la Révolution Française, André Malraux nous disait que “Les hommes les plus humains ne font pas la révolution: ils font les bibliothèques ou les cimetières.”

Les cimetières de Paris ressemblent à la miniature de musées d’architectures. Pas d’enfer, ni de paradis, on n’y voit même pas la mort. Une petite promenade au cimetière nous fera penser à une cité mondaine sans bruit. Cependant en chine, “les tombeaux” semblent impliquer la hantise des mânes, l’errance des fantômes, ou la danse des squelettes des morts, qui font que les chinois les respecte avec peur et les mettent à distance. Pour les vivants, excepté les ancêtres de nos familles, tous les morts sont à l’abandon. A travers les obsèques à la chinoise avec apparat, avec les rituels de cris et de larmes, il ne nous reste presque rien de l’identité culturelle tendre et créative.

Paris n’est pas seulement une ville. Elle me rappelle des petits villages, en Chine, qui se serrent aussi contre les cimetières. Ce qui est différent, c’est que les parisiens n’ont pas peur de voisiner avec les fantômes. Au cimetière de Montparnasse, la plus étonnante sépulture, le LIT de la Famille Charles PIGEON, l’inventeur de la lampe, évoque toujours aux passagers la vie sublunaire du passé, malgré l’érosion du temps sur le bronze. Jour après jour, PIGEON le méditatif, plume et papier dans les mains, reste demi redressé sur son lit, tandis que sa compagne dort à côté de lui. Le lit s’appuie contre un des murs du cimetière attenant à une résidence voisine, dont on dirait qu’il est une chambre à ciel ouvert.

C’était un après-midi de plein soleil où je me promenais tout seul au cimetière du Père-Lachaise, où gisent Saint Simon et Chopin, quand j’ai entendu, de l’extérieur du cimetière, quelqu’un qui m’a appelé. Sur un balcon, un homme entre deux âges chantait avec sa guitare et m’invitait à partager sa joie. Sans doute, il était heureux d’un coup du ciel, ou simplement parce qu’il demeurait auprès d’un cimetière magnifique comme la République. Là-bas, gisent des parisiens, des provinciaux et des étrangers dont nous n’oublierons pas la haute noblesse ni la petite roture. Nous y trouvons De Lacroix, La Fontaine, Balzac, Daudet, Proust, le journaliste Victor Noir assassiné par la famille de Napoléon III, et le penseur Bourdieu qui venait de nous quitter.

Au cimetière du Père-Lachaise, la sépulture d’Apollinaire est un rectangle de marbre aux bords accidentés, sur lequel “Je chante la joie d’errer et le plaisir d’en mourir…”. Les gens viennent poser des fleurs fraîches pendant toute l’année. Ce cimetière est d’autant plus riche de l’imagination qui y est rassemblée une société de scénaristes et peintres. Un certain Jean-Jacques occupe un tombeau hors ligne quoiqu’il n’y ait pas de stèle ni aucun mot sur sa vie. Seulement sur la pierre est dressé par un ami designer un grand oiseau volant avec des feuilles de métal et des fils de fer, accompagné par une écriture moulée: “A mon ami Jean-Jacques, un oiseau qui s’est envolé trop tôt”. Ainsi, la mélancolie et l’épigraphe dédiés au disparu façonnent une statue métropolitaine fascinante.

Le quartier Latin est la quintessence de Paris. Mais Paris, c’est bien le quartier Latin du monde. Les livres ainsi que la liberté des lecteurs et des auteurs sont chéris par les parisiens; les “tombes-livres”, par ailleurs, se voient aussi de tous côtés dans les grands cimetières. Au cimetière du Père-Lachaise, par exemple, j’ai surpris une tombe qui me semblait un livre ouvert. Le propriétaire s’appelle Pr. Mattei Dogan, qui doit avoir 85 ans maintenant. Je me suis permis de lui passer un coup de fil où il m’a raconté sereinement qu’il avait fait construire son tombeau il y a 7-8 ans afin de le connaître avant de s’y installer. Ce “livre” attenant à la tombe de Balzac m’a même illusionné en rédigeant le présent texte: Balzac, vieux et solitaire, soupire, “Cette maison voisine est vacante depuis de longues années. Pourquoi personne n’y réside?” En extase, j’entends M. Dogan lui répondre, “Dedans ou dehors, on est bien. A quoi bon se presser? “.

Un des privilèges d’homme consiste, je dirais, à disposer de sa propre vie comme à construire sa propre tombe. Pour un penseur, sa tombe sera son écriture. M. Dogan entendait s’allonger sous un livre, qui était peut-être un reflet de son choix d’être sociologue pour la vie. Cependant, il nous arriverait aussi que nos projets soient étouffés dans une société tourmentée, avec une liberté muselée ou par une catastrophe qui surviendrait.

Le dernier jour de l’année 2004, seul, je suis assis sur le banc du cimetière Montparnasse. Derrière moi, gisent Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. La pierre de couleur sable était fleurie par les visiteurs. Je me rappelai que, dans [Les Mots] de Sartre où l’auteur s’épanchait en disant qu’il était satisfait de s’éloigner du monde agité et de s’abriter dans les livres – “J’ ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres.” Je suis fort ému chaque fois que cette phrase se présente à mon esprit. Si seulement j’avais eu sur mes genoux, cependant, un livre ouvert! Ce jour-là, je suis resté jusqu’à ce que la nuit soit tombée. “Est-il regrettable de ne pas avoir apporté avec moi un livre?”, je m’interrogeai. “Tous les livres ne servent pas à poser sur les genoux ou à tenir dans les mains. Quelques uns se cachent au fond de nos cœurs et ballottent sous nos pieds. Paris, n’est-il pas un tel livre, qui m’invite à le lire de tout mon cœur? Même à ce cimetière désert, nous sentons le parfum d’encre, à fortiori les plumes de nos cœurs ne seront jamais écrasées ou brûlées par des “houes et torches”.

Ô, mon amour! En apercevant ma souffrance et mes larmes d’amour pour cette ville, avez-vous également entendu les cris de joie du fond de mon cœur? — Au long de la vie éphémère, si je n’étais pas tombé amoureux de Paris, quelle vie sombre j’aurais vécue! Une telle expectative m’obsède: quand ne me paraîtront-ils plus sinistres et effrayants, les villes et les cimetières orientaux que je traverse? Morts ou vivants, dehors ou dedans, ensoleillés, nous tous, partout.



(Traduit d’une prose de XIONG Peiyun, un chroniqueur chinois séjournant à Paris.)

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